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« On n’a pas la solution, alors on essaie »

A bord du Class40 Crédit Mutuel, les deux premières semaines de course ont été vécues de façon particulièrement contrastée. Après une mise en route très réussie, Ian Lipinski et Julien Pulvé sont tombés dans deux pièges météo qui les ont éloignés des places auxquelles ils prétendaient. Le moral oscille, sur la route qui mène à Fort-de-France, nouvelle destination de la Transat Jacques Vabre, mais les deux compétiteurs ne changent pas leur manière de naviguer et restent à l’attaque, mille après mille, concurrent après concurrent, sur la route qui mène à la Martinique. Limpide et sans filtre, Ian Lipinski, le skipper de Crédit Mutuel, analyse ces 15 premiers jours de course. En ce lundi matin au classement de 8h00, Ian Lipinski et Julien Pulvé sont à 1 676,1 milles de l’arrivée, en 3e position, à 36,3 milles des leaders.

Ian, quel bilan tirer de ce premier et interminable tronçon (Le Havre – Cap-Vert), sur la plus longue des transats que vous ayez courues ?
Ian Lipinski : « Cette première partie de course a été difficile pour nous. Nous ne sommes pas à la place que nous aurions aimé occuper. On est globalement content du départ qu’on a pris, avec une bonne sortie de Manche notamment. Ce fut une belle bataille.

Avec peu de vent et un fort courant, il a fallu aller trouver des solutions en bord de côte ?
I. L. : Je n’étais jamais autant allé dans les cailloux ! Avec Julien (Pulvé), on était assez content de vivre ça de nuit : comme ça, on ne voyait rien ! De jour, j’aurais eu peur (il rit).

Vous étiez 2e quand, au moment d’enrouler la Bretagne sans un souffle de vent, vous êtes restés collés sur l’eau pendant que les autres glissaient. Que s’est-il passé ?
I. L. : À un moment, oui, en mer d’Iroise, on a même fini par jeter l’ancre. Ça aussi, c’était une première en course. On sort dans le peloton de tête au Raz de Sein, ce qui était bien, puis ça a tourné à la ‘cata’. La météo annonçait que le vent allait rentrer par le nord-est, alors on s’est rapproché de la source du vent, mais on n’a pas bougé. Un bateau qui était un mille et demi devant nous et tous les bateaux qui étaient restés au milieu sont repartis… mais pas nous.

Comment avez-vous vécu la situation ?
I. L. : On l’a vécue comme une grosse défaite, et surtout, on ne savait plus quoi faire : en un rien de temps, la flotte nous avait mis 60 milles. Avec Julien, on a envisagé un coup de poker. Suivre la flotte avec 60 milles de retard ne nous inspirait pas vraiment, et un routage nous invitait à tenter notre chance très à l’ouest, par les Açores. On a même essayé : on a enroulé le spi, mis le gennaker à poste, cap à l’ouest… et on s’est ravisé.

Pourquoi ?
I. L. : On aurait été les seuls à s’aventurer sur cette route plus musclée, et très incertaine. Et si ça n’avait pas marché, on se serait retrouvé 400 milles derrière les leaders… Cela n’avait pas beaucoup d’intérêt, et on avait déjà la tête au fond du trou. On s’est dit que ce serait plus intéressant de reprendre la route normale et d’avancer en prenant des objectifs simples et de court terme. Et finalement, on a fini par doubler du monde en allant vite le long de l’Espagne et du Portugal. Cela a donné quelques moments sympas de navigation.

Votre retour à la 6e place du classement provisoire vous a donné raison ?
I. L. : Oui, mais on n’a pas eu beaucoup de réussite dans les Canaries. Les routages nous proposaient de passer sous le vent de Gran Canaria (à l’ouest de l’île, donc) ou de Tenerife, mais on a trouvé risqué de jouer cette carte compte tenu de la faiblesse du vent : c’était un coup à se faire piéger par les dévents des îles (les reliefs de la côte font obstruction à la circulation du vent, qui dévie face à l’obstacle, comme tout fluide, ndlr). Pas de chance : ceux qui ont suivi cette route sont passés comme des fleurs, et c’est nous, sur notre route prudence éloignée des dévents, qui sommes restés collés dans le ‘tampon’ de Gran Canaria. C’est dur, la vie, quand on ne fait pas le bon choix.

En milieu de semaine dernière, le long de l’Afrique, vous avez réussi une jolie remontée…
I. L. : Quand tu veux remonter sur la tête de la flotte, il faut attaquer. On a poussé le long du Maroc et de la Mauritanie, et ça nous a plutôt réussi. Le timing était plutôt juste, mais on a réussi à passer. Heureusement que nous avons fait ce gain, parce que jeudi et vendredi, la flotte est revenue par derrière. Mais on a gagné le droit d’avoir des objectifs intermédiaires et accessibles qui nous aident à nous mobiliser à chaque instant.

Le moral en a besoin ?
I. L. : Il fait du yoyo… Heureusement, nous sommes deux, ça aide, mais la situation n’est pas facile à gérer. Sportivement, nous avons pris un coup de massue sur la tête, mais les conditions de navigation sont sympas. On ne serait pas en course, on profiterait à fond. Le hic, c’est que notre esprit de compétition nous ramène au classement.

Être à deux, dans ces moments-là, ça a du bon !
I. L. : Oui, on peut échanger, discuter, et l’un est souvent là pour remonter le moral de l’autre. Il y a bien eu des moments où on n’a pas été bien tous les deux, mais courir en double permet d’extérioriser et de ne pas tourner en boucle dans sa tête. Et puis au fond, il y en a toujours un qui a plus raison que l’autre.

Le Class40 Crédit Mutuel n’a pas pu être exploité à son plein potentiel, dans ces vents faibles. Ce doit être frustrant…
I. L. : Oui, c’est un bateau qui s’exprime bien dans la brise. Nous serions bien plus performants (par rapport aux autres) dans 25 nœuds de vent. On relativise en réalisant que c’est plus ‘facile’ de naviguer dans le petit temps, à condition qu’il y ait du vent, même un tout petit peu. Ce qui est horrible, c’est de ne pas arriver à gonfler les voiles. Alors ça claque, la grosse houle secoue le bateau… Le petit temps n’est pas mon thème de prédilection, mais il apporte quelque chose de super intéressant, dans l’apprentissage de la régate. Et ce qui est chouette, c’est qu’on a rencontré une foule de conditions très différentes depuis le départ. Il y a plein de problématiques à régler, plein de situations à analyser, c’est très riche !

Avant de parer les îles du Cap-Vert, vous avez plongé dans le sud avant de repiquer vers l’ouest, ce qui vous a permis de réduire l’écart avec la tête de course.
I. L. : Une dépression dans le centre de l’Atlantique perturbe les alizés. Il n’y a donc que les alizés du sud, appelés les alizés profonds. Quand nous sommes arrivés au Cap-Vert, nous avons été étonnés de voir le groupe du nord, mené par Project Rescue Ocean (Tréhin – Denis) croiser devant nous : d’après les fichiers météo, ils auraient dû être dans une zone sans vent. C’était une bonne raison de plonger les premiers vers le sud. C’est une route compliquée parce qu’elle coûte beaucoup sur la route directe. Samedi, on s’est dit qu’on avait assez investi et qu’il fallait « faire la route » (directe), quitte à recroiser pas mal de concurrents qui étaient encore loin de nous il y a trois jours. C’est le jeu, il faut l’accepter.

Ce week-end pourtant, votre classement a beaucoup évolué : vous êtes passés de la 18e place (au pire) à la 3e (au mieux, lundi matin)…
I. L. : Cela ne signifie pas que nous sommes mieux placés que lorsque nous étions 18e : il faudra bien refaire du sud à un moment, et le classement repartira dans l’autre sens.

Pour autant, cela doit vous stimuler ?

I. L. : On est à bloc pour essayer de faire de notre mieux. On n’a pas la solution, alors on essaie d’aller le plus vite possible de trouver le meilleur timing pour les différents bords. Et nous essayons de ne pas faire les mêmes trajectoires que nos concurrents de devant, dans l’espoir de trouver des opportunités de les doubler. C’est risqué, parce que cela peut aussi nous faire perdre des places.


Vous avez des espérances, vous redoutez de nouveaux pièges ?
I. L. : Vu notre situation, il n’y a pas grand-chose qui nous inquiète… Quant aux espérances, toutes sont liées à la compétition, tout notre effort est centré sur le résultat. Pour le moment, ce n’est pas simple d’attendre autre chose ».  

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